DEX_HEUUAprès un premier petit film captivant en 1996, Bound, la fratrie des Wachowski révolutionnait le monde du cinéma — techniquement, visuellement, sinon thématiquement — avec Matrix, premier du nom. D’une très grande force narrative, le film n’a aujourd’hui pas pris une ride et se regarde toujours avec le même plaisir. C’est donc, après l’ubuesque et outrancier Speed Racer, avec une certaine curiosité que l’on pouvait attendre Cloud Atlas et son casting quatre étoiles.

Cloud Atlas

Cloud Atlas suit les destinées de cinq groupes de personnages, séparés dans le temps et l’espace et unis dans la portée de leur actes comme dans leur filiation apparente. Un villageois s’éprend d’une belle inconnue venue lui demander assistance dans son périple existentiel et va au passage se confronter à ses démons ; un jeune compositeur quitte son bien aimé afin de se mettre au service d’un génie de la musique sur le déclin ; une jeune femme, employée clonée dans un fast-food du futur, va se dresser contre la société qui l’utilise ; une journaliste va elle aussi se dresser contre un consortium énergétique, au péril de sa vie ; un éditeur qui cherche à s’évader d’une maison de retraite où il est confiné contre son gré… Autant d’histoires qui se tissent et s’entrecroisent.

Le problème, c’est que l’on n’y comprend absolument rien. Le film s’embourbe dès ses premiers instants dans une complexité feinte par un montage virevoltant sans cesse d’une époque et d’un lieu à l’autre, sans véritable lien narratif ou contextuel permettant au spectateur de faire le lien et de s’y retrouver. Un artifice ayant comme but et unique raison d’être de masquer d’indigence d’un scénario épais comme du papier-bible, dont le manque de profondeur est flagrant et inversement proportionnel à la bêtise d’une philosophie pseudo-existentialiste digne du comptoir d’un bar-PMU d’une petite ville de province.

Cloud Atlas

Pourtant, les acteurs semblent prendre un plaisir fou à interpréter tous ces personnages, et on ne peut que les comprendre, finalement. D’autant que les acteurs ont ici un éventail de possibilités qui est accru par le fait qu’ils interprètent tous au minimum trois personnages, quand ça n’est pas davantage. On s’amusera donc de voir Tom Hanks endosser des personnages aussi variés que celui d’un taulard violent, écrivain à ses heures, d’un bon sauvage futuriste, d’un médecin peu scrupuleux, d’un scientifique poète… L’acteur s’en donne à cœur joie et ça se voit. Malheureusement, si cette impression s’étend à tout le casting, elle est ternie par des maquillages grotesques, qui sentent bon la prothèse en silicone et qui contribuent une fois encore à extirper le spectateur du récit qu’on lui fait.

Mais le problème majeur de ce film réside dans cette tendance qu’ont les Wachowsky à vouloir faire du blockbuster « intelligent », pathologie qu’ils ont contractée dès le deuxième opus de la saga Matrix, qui nous abreuvait de dialogues pseudo-philosophiques absolument imbitables. On tombe ici dans le même travers, les trois réalisateurs nous plongeant malgré nous dans un discours sur la nature interdépendante de l’humain vis à vis de ses pairs, en tant qu’entité inscrite dans l’espace et le temps. Une philosophie à la croisée des chemins de l’existentialisme d’un Jaspers ou d’un Sartre et du néopaganisme new-age qui, ânonnés ici avec la naïveté d’un étudiant en première année de philo, perdent l’un comme l’autre toute leur force.

Cloud Atlas

En définitive, il faut prendre Cloud Atlas pour ce qu’il est : un simple divertissement grand spectacle pour toute la famille, dont les décors et l’ambiance générale suffiront à convaincre les spectateurs les moins exigeants. Inutile d’y chercher un véritable propos ou de véritables enjeux, le film se contentant finalement de proposer un entrelacs d’intrigues plus ou moins intéressantes ou consistantes, parfois drôles, parfois inquiétantes, parfois surprenantes, parfois tristes, menées par des acteurs dont le plaisir manifeste est communicatif, ce qui constitue l’un des seuls points véritablement positifs du film.