Edward Dmytryk est connu des cinéphiles pour avoir fait partie des fameux « Hollywood Ten » — dix scénaristes, réalisateurs ou producteurs ayant été emprisonnés pour leurs convictions, après avoir été entendus et condamnés par la commission sur les activités antiaméricaines (HUAC) en 1947 — aux côtés notamment de l’écrivain et réalisateur Dalton Trumbo, passé à la postérité avec son génial et unique film Johnny s’en va-t-en guerre ; Lester Cole, scénariste de Du sang dans le soleil avec James Cagney ; John Howard Lawson, scénariste de Sahara avec Humphrey Bogart ; ou encore Albert Maltz, scénariste de La Flèche brisée de Delmer Daves ou des Proies de Don Siegel, avec respectivement James Stewart et Clint Eastwood. Réalisateur polémique à plus d’un titre, Edward Dmytryk livre en 1954 ce qui restera comme un chef-d’œuvre du film de guerre, Ouragan sur le Caine, qui nous parvient aujourd’hui en Blu-Ray.

1944. Le jeune enseigne Willie Keith, tout juste sorti de l’école militaire, est affecté sur l’USS Caine, un vieux dragueur de mines rapidement envoyé au front et dont le commandant de bord, le capitaine DeWriess, est un mélange étonnant de nonchalance et d’exigence, doublé de manque cruel de tact envers ses hommes. Autant dire que le jeune enseigne, acquis aux valeurs militaires — ordre, discipline, obéissance —, n’apprécie guère le vieux capitaine. Une situation de courte durée, puisque DeWreiss sera rapidement relevé de ses fonctions par le capitaine Queeg, lui aussi vétéran, mais obsédé par la perfection et le détail. Une situation qui convient parfaitement à Keith, mais qui devient rapidement un cauchemar quand Queeg commence à négliger ses devoirs de capitaine pour asseoir son autorité, quitte à risquer la vie de ses hommes. Dès lors, les principaux officiers à bord du Caine envisagent de le destituer de ses fonctions, pour le bien de l’équipage et du bateau.

C’est dans un contexte bien particulier qu’Ouragan sur le Caine est donc produit. En 1954, Edward Dmytryk est sorti de prison depuis moins de quatre ans, après avoir purgé une peine de six mois pour des convictions politiques jugées indésirables par son gouvernement. Son histoire personnelle — il n’a pas hésité à dénoncer certains de ses collaborateurs de longue date pour alléger sa sentence, ce qui lui a valu une certaine réputation au sein de la profession — le pousse naturellement à privilégier les personnages hors normes, au comportement clairement borderline. Ouragan sur le Caine n’y coupe pas et le personnage de Queeg définit même ce qui va être la norme ensuite chez Dmytryk : un homme de pouvoir, manifestement instable, abusant de son autorité, au mépris des autres.

C’est donc avec grand plaisir que l’on retrouve l’inénarrable Humphrey Bogart dans le rôle de Queeg, un personnage très éloigné de ceux dans lesquels on avait l’habitude de le voir. Il campe ici un personnage imbus de lui-même, incapable de se remettre en cause, affligé d’un important complexe de supériorité, effroyablement fragile et instable, capables de colères noires et de crises de paranoïa aussi foudroyantes que violentes. Un personnage en tout point haïssable, bien que profondément humain, en proie à lui-même. En face de lui, des hommes braves et courageux, agissant pour le bien commun et qui se verront dans l’obligation de s’opposer à lui, quitte à mettre en jeu leur réputation et leur carrière. Les rôles sont donc inversés : « Bogie », coqueluche du tout Hollywood raccrochant son habit de vertu au vestiaire — habit qu’il portait, semble-t’il, à la ville comme à l’écran, puisqu’il a été un des rares acteurs à prononcer publiquement son soutien aux Hollywood Ten — et laissant finalement la vedette à ses partenaires. Un rôle à contre emploi qui en surprit plus d’un, mais qu’il enfile comme un gant, en proposant au passage une performance d’une force exemplaire lors de la scène de son interrogatoire par l’avocat des « mutins » du Caine, devant le tribunal militaire. Une performance à ce point juste que l’ensemble de l’équipe, une fois la prise terminée, lui livra selon la légende une véritable ovation.

En ce qui concerne la réalisation, Edward Dmytryk livre un film classique, efficace dans sa mise en scène et véritablement riche de sens : en replaçant le film dans le contexte anti-communisme de la politique maccarthyste, difficile de ne pas voir une allégorie certaine dans le comportement du capitaine Queeg, qui est persuadé que l’ennemi est partout. Cette paranoïa résonne d’un écho tout particulier et la scène durant laquelle Queeg fait fouiller tout le bateau à la recherche d’une clé imaginaire, pour quelques grammes de fraises glacées manquantes, est délicieusement ironique. À côté de ça, la reconstitution est des plus réalistes, ce qui s’explique par la participation directe — et inévitable — de la Marine américaine dans le tournage ((Ce qui obligea par ailleurs à faire de sérieuses modifications au scénario original du film, qui présentait la Marine sous un jour trop négatif selon elle.)). On regrettera toutefois, comme Dmytryk lui-même, que le film ait été limité à deux heures par ses producteurs : Dmytryk voulait effectivement livrer un film beaucoup plus long, permettant de mieux développer les différentes parties, intrigues et sous-intrigues du film. En l’état, la mutinerie intervient finalement dans le dernier quart du film et le procès est balayé d’un revers de la manche à quinze petites minutes de la fin. De la même façon, la romance entre Willie Keith et May en devient pénible de mièvrerie, la faute à un véritable développement de ses tenants et aboutissants — et à un personnage d’une fadeur exemplaire.

La musique de Max Steiner possède ce petit parfum de désuétude qui fait le charme des productions de l’époque : on tient un thème des plus pompiers, que l’on lance en boucle à plusieurs reprises dans le film. Inutile donc d’y chercher un sens particulier, mais on pourra toutefois saluer le travail de mixage proposé par cette édition, qui permet de découvrir, pour les amateurs, un mixage en 5.1 certes inutile — le film ayant été conçu et enregistré en mono à l’époque, bien sûr — mais non-dénué d’intérêt. De la même façon, même si la photographie de Franz Planer ne présente pas d’intérêt particulier, on appréciera de découvrir (ou redécouvrir) le film dans un format respecté et avec une qualité d’image digne de ce nom.

Il est toujours fort agréable de pouvoir revoir les classiques du cinéma hollywoodien en Blu-Ray, pour la bonne et simple raison que ces films, qui commencent maintenant à dater, se font lentement oublier du grand public en même temps que les dernières copies disponibles se font peu à peu ronger par l’action inéluctable du temps sur la pellicule. Avec cette édition, Sony redonne ses lettres de noblesses à un film important dans l’histoire du cinéma, parce que témoin d’une époque particulièrement houleuse. À l’image du typhon du film, malgré un archaïsme qui fait tout son charme.