S’il y a bien une chose que l’on ne peut pas reprocher à Steven Spielberg, c’est d’aimer se reposer sur les lauriers. Avec rien de moins que trente longs-métrages tournés depuis Duel en 1971, dont neuf sont sortis entre 2001 et 2011, le réalisateur ohioain est probablement l’un des plus prolifiques de sa génération — à égalité avec Martin Scorsese qui sortit toutefois son premier long, Who’s that Knocking at my Door, en 1969. C’est, toutefois, sans compter sur son travail de producteur auprès des studios Dreamworks notamment — Super 8, Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima —, de scénariste — Poltergeist, The Goonies —, ou de réalisateur TV — il réalise notamment deux épisodes de la série culte Columbo. Après le succès retentissant de ses Aventures de Tintin et le secret de la Licorne, il revient avec un projet plus personnel, plus proche de ce à quoi il nous avait habitué jusque là : Cheval de Guerre.

Steven Spielberg nous emmène cette fois-ci dans le Dartmoor, au centre du Devon en Angleterre, à la veille de la première Guerre Mondiale. Le jeune Albert, fils d’un paysan local, assiste bouche-bée à la naissance d’un magnifique poulain. Son père, pris d’un accès de folie lors d’une vente locale, finit par acheter le poulain, quelques mois plus tard, au lieu d’acheter un cheval de trait qui lui permettrait de s’occuper de la ferme. C’est sans compter sur la ténacité du jeune Albert et de son cheval, qu’il baptise Joey, à qui il va apprendre à labourer. Mais, la guerre éclatant, Joey est vendu à l’armée britannique. Dès lors, il va passer de main en main, de soldats allemands à paysans français, jusqu’à la fin de la guerre.

Cheval de Guerre débute comme un conte naïf  pour enfants. On assiste, parfois péniblement, aux aventures du jeune Albert, campé par un Jeremy Irvine qui, avouons-le, n’est pas le meilleur acteur au monde — notons à sa décharge qu’il s’agit aussi de son premier long-métrage —, et de son cheval. On peine aussi à croire qu’un pur-sang anglais puisse labourer un champ de cailloux. Les personnages sont archétypaux, à la limite de la caricature : le jeune et bon ingénu, profondément amoureux de son cheval, persuadé qu’il peut tout traverser ; le père alcoolique, soupe au lait et orgueilleux ; le propriétaire avare, cynique et quelque peu vicieux ; la mère autoritaire mais douce, aimante, compréhensive… Mais qu’importe finalement, parce qu’il n’y a qu’un seul véritable personnage dans le film, comme on le comprendra bien vite : le cheval, Joey ((Incarné par non moins de quatorze chevaux différents, dont Finders Key, qui avait déjà « interprété » Seabiscuit, dans le film éponyme de Gary Ross en 2003.)).

Car on ne tarde finalement pas à se défaire de tout ce beau monde. Dès lors que la guerre est déclarée, Joey va passer dans les mains du capitaine Nichols, un officier de la cavalerie anglaise, qui promet au jeune Albert, désespéré, de lui retourner le cheval une fois la guerre finie, s’il survit. Mais le cheval n’en est qu’à sa première mésaventure et son chemin le mène ensuite aux côtés de Michael et Gunther, deux jeunes fantassins allemands qui vont s’en emparer afin de déserter l’armée allemande et de fuir en Italie, alors neutre. Les deux jeunes allemands sont bien vite repris par l’armée et voilà que Joey atterrit dans les mains de la jeune Émilie, petite-fille d’un fermier français campé par un Niels Arestup impeccable. Une fois encore, la guerre faisant rage, l’armée allemande ne va pas tarder à remettre la main sur la bride de Joey, au grand désarroi de la petite Émilie. Soumis aux travaux les plus pénibles, pour lui, désormais, une seule solution : se battre pour survivre.

Si Cheval de Guerre débute bel et bien comme un conte naïf, c’est pour mieux nous entraîner ensuite dans l’horreur de la guerre. La Grande Guerre, les tranchées, les charges de cavalerie qui se terminent en boucherie : Spielberg ne nous épargne rien, à l’instar de la séquence d’ouverture de Saving Private Ryan, ou des scènes les plus dures de son chef-d’œuvre Munich. Ici, la guerre est sale, sans pitié pour les humains comme pour les animaux et on prend véritablement conscience du sort infâme réservé aux chevaux, alors soumis aux charges de cavalerie qui étaient monnaie courante et seule énergie rentable pour le déplacement de charges lourdes — l’automobile, popularisée en France vers la fin du XIXe siècle, reste alors un produit de luxe, fabriqué à la pièce ((C’est Henri Ford qui proposera la Ford T à partir de 1922, premier modèle automobile de grande série.)). Dans un conflit qui se situe sur une période charnière de l’Histoire, entre tradition et modernité, entre guerre classique et forces blindées, le cheval est déjà une relique : peu utilisé par l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, il est alors utilisé presque exclusivement par l’Empire ottoman parmi les Empires centraux. Parmi les forces Alliées, seule l’Empire britannique — Royaume-Uni, Inde, Australie et Nouvelle-Zélande — et la France continuent d’employer le cheval comme force tactique et guerrière, avec succès sur le front du Moyen-Orient, en raison de la faiblesse technologique des belligérants, mais de façon désastreuse en Europe continentale.

Comme le démontre une scène-choc du film, lors de laquelle la cavalerie anglaise affronte un campement allemand équipé d’armes lourdes, le rapport de force est incroyablement faussé par la puissance des armes automatiques. Au final, ce sont plus d’un million de chevaux qui seront tués sur le seul front de l’Ouest. Sur la durée totale de la guerre, toutes armées confondues, le compte s’élève à plus de huit millions d’animaux morts. On ne pourra que citer Erich Maria Remarque qui écrit, dans À l’Ouest, rien de nouveau :

Je n’ai encore jamais entendu crier les chevaux et je puis à peine le croire. C’est toute la détresse du monde. C’est la créature martyrisée, c’est une douleur sauvage et terrible qui gémit aussi. Nous sommes devenus blêmes. Detering se dresse : Nom de dieu ! achevez-les donc ! […] Je vous le dis, que des animaux fassent la guerre, c’est la plus grande abomination qui soit ((Source : Erich Maria Remarque, À l’Ouest, rien de nouveau, Paris, Le Livre de poche, 2001 (1re éd. 1929), p. 50-52.)) !

Et le sort des chiens, ânes et mulets… n’était pas des plus enviable, non plus.

Techniquement, une fois encore chez Spielberg, Cheval de Guerre est irréprochable ou presque. Le film ne manque pas de défauts ou d’erreurs factuelles et, comme toujours, ceux qui n’ont que ça à faire ne manqueront pas de montrer du doigt certaines incohérences. Mais le travail de mise en scène, de narration, de découpage, est absolument parfait. La lumière de Janusz Kaminksi est une fois encore remarquable et on passe de la tranquillité d’une ferme dans le Devon à l’horreur des tranchées de l’offensive des Cent-Jours en un clin d’œil. À la musique, Spielberg ne se défait bien sûr pas du génial John Williams qui, lui aussi, passe avec une aisance déconcertante d’un air léger à la flute, aux heures noires d’un cor de charge.

Cheval de Guerre commence comme un conte naïf et se termine comme un conte naïf. Mais, au milieu, Steven Spielberg nous montre la guerre, telle que vécue par un cheval. En faisant le pari de faire de Joey et des autres chevaux les personnages centraux de son film, il réussit là où bien d’autres ont échoué avant lui : on rit, on pleure et on s’émeut de mille façons devant le sort tragique, héroïque de ces animaux. En revanche, on se révolte, on s’insurge une fois de plus de la lâcheté, de la barbarie humaines. Chapeau bas à Spielberg de démontrer ainsi qu’il est indéniablement l’un des plus grands.