Marc-Édouard Nabe a écrit L’Enculé « vers juin, juillet » ((Des Clics et des claques – Europe 1 – 20 octobre 2011..)) de cette année, soit quelques semaines après le début de l’affaire Dominique Strauss-Kahn (dit DSK), dont le point de départ eut lieu le 14 mai 2011, dans la suite 2806 de l’hôtel Sofitel de New York, alors qu’une certaine Nafissatou Diallo venait d’y entrer pour faire le ménage…

« Brusquement, j’ai ouvert la porte. Je bandais comme un gorille et ruisselais de partout. King Kong sortant des eaux. Elle était là ; elle était noire ! Une négresse pour moi tout seul. »

Dans ce premier roman sur l’Affaire (( www.marcedouardnabe.com )) (puisque c’est bien ainsi que Marc-Édouard Nabe présente son livre sur son site internet, un espace de liberté qui lui sert de plateforme de vente, où se côtoient ses précédents ouvrages édités par les éditions du Rocher — dont il a récupéré les droits car à la suite de la vente desdites éditions par Jean-Paul Bertrand, Nabe se retrouve sans ressources ni éditeur —, le Dilettante — le dernier éditeur conventionnel auquel il accorda un ultime ouvrage, son 27ème — et, bien entendu, ses deux premiers ouvrages anti-édités, L’Homme qui arrêta d’écrire, vendu à 6500 exemplaires, ((La fortune de Nabe par Patrick Besson – le Point du 27 octobre 2011))et L’Enculé), l’auteur dépeint, de l’intérieur, c’est-à-dire du point de vue de Dominique Strauss-Kahn himself, l’évènement le plus médiatisé depuis 2000 ((www.minutebuzz.com/2011/05/26/laffaire-dsk-est-la-plus-mediatisee-depuis-2000/)) .

Et forcément, le roman est explosif. Mais Nabe ne s’improvise pas journaliste d’investigation même si son travail est extrêmement documenté (il suffit de connaître certains détails minimes de l’affaire, comme sa rencontre avec une touriste française à son départ de l’hôtel ou encore le fait que dans l’avion du retour avorté, il aurait fait des réflexions à caractère sexuel à l’encontre d’une hôtesse ; sans être catégorique, je suis presque certain que Nabe évoque l’intégralité des informations disponible sur le sujet) et encore moins moralisateur (ce serait mal le connaître). Son roman est une farce et son DSK est une caricature ; mais tout en singeant l’affaire — Anne Sinclair, par exemple, est désopilante, en bourgeoise sioniste pure et dure, obsédée par le « devoir de mémoire », se relaxant devant des documentaires sur la Shoah, imposant de la musique klezmer ((Musique traditionnelle des Juifs ashkénazes.)) à son « Prophète » (qui lui répond par des marches Nazi !), lui imposant une cravate bleue avec sa chemise blanche car cela lui rappelle Israël ou encore quand elle confond TriBeCa (contraction de Triangle Below Canal Street, ce quartier huppé de New York où se trouve sa luxueuse résidence surveillée) avec Treblinka (fameux camp de concentration Nazi) — l’auteur immerge son lecteur avec une telle virtuosité que si ce dernier adhère sincèrement au récit, s’il ne décroche pas aux descriptions sexuelles plus que cliniques et à ses délires hilarants (le détective privé Springelton et ses mésaventures en Guinée ; le final…), il ne peut qu’avoir la sensation de revivre cette tv drama presque comme s’il lisait un rapport de police. A ceci près qu’ici, le rire succède à la consternation.

L’Enculé n’est donc pas une charge contre DSK, car, malgré sa virulence, c’est surtout son entourage – et tout particulièrement son épouse, qui, détournant négativement le symbole des trois singes (encore eux!) Misaru, Mikasaru et Mazsaru, ne voit rien (mais ignore t-elle vraiment les agissements douteux de son mari ou les subit-elle pour conserver son amour ?), n’entend rien (ou feint d’entendre les cris d’une cinquantaine de femmes de chambre new-yorkaise présentes à leur arrivée au tribunal) et ne parle de rien (pas un mot sur l’Affaire) – qui est visé. L’un des membres de son équipe n’hésite pas à menacer Tristane Banon pendant que ses amis socialistes le lâchent les uns après les autres.

Sorte de gonzo novel, L’Enculé est  un mélange entre des faits avérés (oui, le grand-père d’Anne Sinclair était un pur vautour, comme le confirme, d’ailleurs, Jean Cocteau évoquant, dans son Journal, son attitude à la mort d’Auguste Renoir. ((Le Passé défini, Gallimard, 1954, tome III.)) ; oui, les liens de DSK avec le milieu du sexe sont plus qu’étroits, si je puis dire, et son fantasme du « troussage » de femme de chambre – rémunérée – avait déjà été évoqué par Mixbeat en 2008 tout comme ses parties fines organisées par une actrice porno) et imaginaires (le point de vue subjectif du Perv’, graveleux au possible, dont les fantasmes sexuels ne nous sont jamais refusés) qui ne dénaturent en aucun cas le sujet abordé, tout en y apportant une véritable richesse narrative, une formidable fraîcheur subjective et une précision objective inédite. Vers la fin d’un roman forcément chronologique, Marc-Édouard Nabe évoque le cas Tristane Banon et ses innombrables liaisons (dont Jean-François Dérec, c’est dire…) de jeune femme arriviste, ainsi que l’interview de l’une de ses maîtresses officielle, Marie-Victorine, qui dévoile un peu de leur intimité en pensant le défendre… Autant dire que L’Enculé n’élude rien, dit tout et prend des risques (la diffamation) à chaque page, non pas dans l’énoncé des faits (tout est vérifiable ou du moins, tout est déjà sorti dans la presse ou ailleurs… et cette « compilation » impressionne) mais dans les portraits extrêmement précis, virulents et grotesques que Nabe fait des protagonistes.

Plus proche dans son écriture d’un Vingt-septième livre (excellente préface à la réédition de son premier roman, Au Régal des Vermines, ouvrage qui fit qu’encore aujourd’hui, des manipulateurs de masses patentés comme Gérard Miller ((«On a tout essayé » (France 2, 17 octobre 2006).)) — entre autre, car la liste tiendrait ici trop de place —, l’accusent d’anti-sémitisme, là ou pointe seulement, et la nuance est de taille, de l’anti-sionisme) que de l’Âge du Christ (un texte sublime sur la foi), tout simplement parce que DSK ne peut (et ne sait, en pur homo politicus modernus) s’exprimer comme Léon Bloy ou Céline, et que Nabe dépeint comme un gorille (ou plutôt un nasique dont le sexe aurait remplacé le nez) à la manière de Banon dans son livre ((Le Bal des hypocrites, Au Diable Vauvert.)), qui, elle, au passage, change les noms des protagonistes de l’Affaire.

Vous l’aurez compris, L’Enculé est LE roman de cette fin d’année, un ouvrage sans concessions (le DSK de Nabe n’est pas la pire ordure du monde, n’en déplaise à ceux qui s’attendaient à un règlement de compte) ni tabou (l’écrivain appelle un chat : un chat et extermine, de fait, toute pensée politiquement correcte — certains lecteurs vont donc souffrir), un véritable travail d’écrivain, une expérience rare, un essai passionnant, vibrant et étourdissant. Culte.

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En vente sur le site de l’auteur : www.marcedouardnabe.com