Dommage que chez CDDJ nous n’ayons pas un fantôme qui exulte et qui se jouit dessus tellement le film est bon, car c’est celui-ci qui aurait été utilisé pour cet article. Drive, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, n’est pas un sous Transporteur façon Europa Corp mais bien un chef-d’œuvre qui confirme une fois de plus l’immense talent et du réalisateur danois Nicolas Winding Refn et de l’étoile montante canadienne Ryan Gosling.

Adapté d’un court roman noir éponyme de James Sallis, un polar urbain datant de 2006, le long-métrage Drive diffère quelque peu du livre dans la mesure où la timeline n’est pas déstructurée et suit l’histoire sans flash back ni flash forward. Là où le roman démarrait sur une scène de motel faisant suite à un braquage foiré, le film s’ouvre sur une scène parfaite : une course-poursuite sans fioriture, avec discrétion et panache qui fera sans doute date dans l’histoire des courses poursuites, vu que celle-ci présente l’originalité de ne pas être rasoir et déjà-vue.

« T’es sûr tu veux pas retirer ton T-shirt ? »

Pour le pitch, ça reste une histoire de base : un cascadeur ciné/mécano le jour, chauffeur de braqueurs mafieux la nuit, s’amourache de sa voisine qu’il pense mère célibataire, jusqu’au jour où le mari de cette dernière sort de prison et finit par s’associer à lui pour braquer un prêteur sur gages. On ne connait jamais le prénom de ce chauffeur mystérieux, cow-boy urbain au cure-dent omniprésent coincé au bord des lèvres, pas plus que son passé ni la raison qui le motive à mener cette double-vie solitaire qui ne semble pas être l’argent. Ryan Gosling campe parfaitement ce personnage impassible et silencieux, capable de mettre terriblement mal à l’aise d’un plan à l’autre. Il peut prétendre à une reconnaissance avoisinant celle d’un Christian Bale, surtout après une année 2011 très riche cinématographiquement (Blue Valentine, Crazy Stupid Love, Les Marches du Pouvoir).

Le jeu de Gosling ne serait rien sans la patte du réalisateur Nicolas Winding Refn. L’acteur voulait ce réalisateur et il est allé le chercher. Ce qui n’était d’ailleurs pas une mince affaire ((Pour la petite histoire, leur première rencontre a été un véritable « rendez-vous manqué ». Refn étant très intimidé. Mais c’est sur le chemin du retour, alors que l’acteur ramène le réalisateur chez lui, que tout s’est déclenché. Gosling a allumé la radio, histoire de briser le silence qui s’était installé dans la voiture. C’était Can’t Fight This Feeling de REO Speedwagon, un slow typiquement des années 1980. «  »là-dessus, racontre Gosling, Nicolas s’est mis à chanter puis à pleurer.  Et il a dit « le voilà, notre film ! Au fond, c’est l’histoire d’un type qui sillonne Los Angeles la nuit en écoutant de la musique pop » ».)). Visuellement Drive est sublime, grâce au travail du directeur de la photographie qui joue habilement entre ombres et lumières. La mise en scène déchire tout, malgré un léger abus de ralentis (quand il ramène le gamin sur ses épaules, c’est tout de même un peu de trop). On retrouve la thématique de l’ultra-violence chère à Refn (Bronson, Valhalla Rising) dans un Los Angeles loin du côté bling-bling et GTA qu’on pouvait craindre avec un tel titre et une telle affiche (l’affiche française ressemble à celle de Fast and Furious, alors que l’originale n’a rien à voir) avec plutôt celui des motels miteux, des apparts de merde, des parkings sombres et des restos moisis.

En dehors des scènes de violence assez surprenantes et paradoxales (la scène de l’ascenseur est déjà culte), le chauffeur reste implacablement calme, et sa relation naissante avec sa voisine Irene est très platonique même si on sent par les jeux de regards que les sentiments sont totalement réciproques. La fraîcheur apportée par Carey Mulligan ((Révélée par Une éducation et vue dans la suite de Wall Street)) n’est pas sans rappeler celle de Michelle Williams plus jeune, ce qui est ironique quand on sait que Gosling a interprété son mec dans un film de la même année (Blue Valentine). Pour revenir à cette scène dans l’ascenseur, apogée de la violence dont est capable le chauffeur, on ne peut s’empêcher de penser à Irréversible de Gaspar Noé. Même maîtrise technique, même souffle coupé, même si les résultantes des scènes sanguinolentes sont plutôt suggérées et moins crues.

Il est difficile de ne pas parler de la bande-son de Drive, totalement envoutante elle aussi, qui accompagne de main de maître la mise en scène qui a obtenu le prix à Cannes en 2011 de façon justifiée. Entre un Kavinsky inspiré de l’electro-kitch façon eighties aux ascendants italo disco empruntant des sonorités au groupe datA, les Chromatics et College entrecoupés de compos originales de Cliff Martinez (Traffic, Solaris), l’ambiance du film prend une dimension intemporelle et permettra sans doute à Drive de rentrer dans le cercle fermé des « films cultes » dans les années à venir.

Petite précision : les studios Hollywoodiens ont très probablement voulu faire mousser la bande-annonce en invitant des grandes figures de séries qui ont bonne presse telles que Bryan Cranston (acteur principal de Breaking Bad) et Christina Hendricks (Mad Men), mais l’un est très secondaire et l’autre totalement anecdotique comme ne le laisse pas présager la bande-annonce. C’est utile de le préciser car dans les critiques négatives visibles ça et là sur le net, le reproche est fait du peu de relief donné à ces deux acteurs certes très talentueux… leurs personnages n’en nécessitaient guère plus.